J'ai eu une enfance idéale. L'enfance déconnectée et insouciante que les gens idéalisent de nos jours et tentent de recréer sur Instagram. L'enfance à la campagne entourée de beaux paysages et d'animaux. C'est vrai. J'ai grandi...
J'ai grandi dans une ferme perdue au fond de la campagne, avec pour seuls voisins mes grands parents et un vieil oncle à mon père.
J'ai grandi en jouant dans les bois, dans les champs, dans les étables
J'ai grandi sans donner de nouvelles à ma mère pendant des heures
J'ai grandi en partant faire des tours de vélo toute seule dans la campagne sans prévenir personne
J'ai grandi en famille autour du poulet du dimanche
J'ai grandi en accompagnant mon père à la palombière et aux dépeçages des sangliers
J'ai grandi en grimpant sans filet dans les énormes cerisiers pour tâcher mon t-shirt
J'ai grandi en apprenant à nager dans un bac à vendanges rempli d'eau
J'ai grandi en m'inventant des cabanes dans le hangar plein de boules de foin et de souris
J'ai grandi en conduisant des tracteurs et leurs remorques dans les vignes dès que mes jambes ont été assez longues pour embrayer
J'ai grandi en apprenant le nom des chemins, des lieux dits et des parcelles de terre
J'ai grandi en portant les tricots de ma mamie
J'ai grandi en conduisant le C15 de mes parents sur la route bien avant mes 18ans
J'ai grandi en faisant le service au repas des chasseurs du village
J'ai grandi en cherchant des œufs dans les hangars et en buvant du lait directement dans le tank
J'ai grandi en connaissant les parents de tous les enfants de mon école
J'ai grandi en cherchant des vers dans le fumier pour aller pêcher
J'ai grandi en jouant avec une carabine à air comprimé quand mes parents trayaient les vaches
J'ai grandi en élevant des cochons, des poules, des lapins que l'on tuait pour manger
J'ai grandi en gardant les mêmes copains de la maternelle a la fin du collège
J'ai grandi en trouvant des silex taillés dans le champ du fond
J'ai grandi en cherchant des cèpes et des jonquilles dans les bois

Mais j'ai aussi grandi en faisant le ménage et préparant à manger pour mes parents quand ils étaient aux champs
J'ai grandi en ramassant les pierres qui abîmaient les machines dans les champs
J'ai grandi dans les fringues de ma sœur et de mes cousins
J'ai grandi en coupant et convoyant du bois pour la cheminée
J'ai grandi en recevant des habits et des draps pour Noël
J'ai grandi en travaillant dans les champs, dans la vigne et en transpirant sous la canicule et les pruniers
J'ai grandi en arrosant et entretenant le jardin nourricier
J'ai grandi en enviant les marques des copains et leurs colonies de vacances
J'ai grandi en maudissant les enfants des touristes qui s'arrêtaient nous regarder ramasser les prunes
J'ai grandi en jalousant les sauts et les cris dans piscine du gîte de vacances qui jouxtait les champs où les pierres remontaient à la surface chaque année
J'ai grandi en faisant les rentrées scolaires avec les ongles et les doigts tâchés par le ramassage des prunes
J'ai grandi en supportant les égratignures des bottes de paille qu'il fallait jeter dans la remorque trop haute
J'ai grandi en regardant mes parents compter leur argent et se demander comment ils allaient s'en sortir
J'ai grandi en observant les autres partir en vacances l'été
J'ai grandi en regardant les copines aller au poney club le mercredi
J'ai grandi au collège et au lycée en travaillant tous les étés et les vacances scolaires
J'ai grandi étudiante en attendant la date ou les bourses étaient versées.

La campagne est dure et impitoyable quand tu es fille de paysans. Elle te donne l'envie de faire des études et de t'éloigner. Elle te donne le sens du travail et le goût de l'effort.
Moi je veux donner ça à mes filles sans les faire souffrir comme j'ai souffert. Sans les épuiser dans les champs. Je veux qu'elles aient le choix de leurs études sans se demander si les parents pourront financer. Je veux les accompagner dans leur voie rêvée. Et pourtant je ne veux pas qu'elles feignassent dans une vie facile que leur père et moi leur offrons. Nous essayons d'offrir du souvenir plutôt que du matériel. Mais j'ai conscience qu'elles sont élevées en fonction de nos manques enfantins.
L'histoire de la fille de paysan et du petit ramasseur de fraises qui se rappellent de leurs enfances défavorisées, matériellement parlant. J'ai fait des études pour me sortir de là, il est devenu chef d'entreprise grâce à son travail et sa volonté.
Deux bosseurs qui essaient d'élever au mieux leurs filles mais qui ont peur de trop les gâter. Deux adultes qui ont vu des "fils et filles de" ne rien faire de leur vie car ils n'avaient pas d'envie ni de courage.
J'ai peur d'élever mes filles dans la facilité. Mais je n'ai pas envie de les priver des jolis moments qu'on peut leur offrir.
J'y réfléchis souvent. Je n'ai pas de réponses...